Un salarié ne revient plus depuis dix jours, ne répond ni au téléphone ni aux messages, et l’équipe commence à demander ce qui se passe. Cette situation, banale dans les TPE et les PME, ne se règle plus du tout comme avant. Depuis le décret du 17 avril 2023, l’abandon de poste ouvre une procédure spécifique appelée présomption de démission, avec un formalisme strict et des conséquences lourdes pour le salarié concerné.
Le mécanisme paraît simple sur le papier : on met le salarié en demeure, il ne revient pas, il est réputé démissionnaire. Dans les faits, la moindre imprécision dans le courrier suffit à faire tomber la procédure devant le conseil de prud’hommes, et l’entreprise se retrouve avec un licenciement sans cause réelle et sérieuse à payer. Voici comment la procédure fonctionne réellement, ce que le Conseil d’État a exigé en décembre 2024, et les points sur lesquels le dossier se joue.
En bref
- L’employeur doit mettre le salarié en demeure par lettre recommandée avec accusé de réception ou remise en main propre contre décharge.
- Le délai de reprise ne peut pas être inférieur à 15 jours calendaires, décomptés à partir de la présentation du courrier.
- Depuis la décision du Conseil d’État du 18 décembre 2024, la mise en demeure doit expressément indiquer les conséquences d’une absence de reprise : démission présumée et perte des droits au chômage.
- Le salarié qui invoque un motif légitime (raison médicale, droit de retrait, droit de grève, entre autres) échappe à la présomption.
- La contestation se fait directement devant le bureau de jugement des prud’hommes, qui statue au fond dans un délai d’un mois.
Ce que la loi a changé en avril 2023
Avant 2023, l’abandon de poste conduisait presque toujours au même scénario : l’employeur engageait une procédure disciplinaire et prononçait un licenciement pour faute grave. Le salarié perdait son indemnité de licenciement et son préavis, mais conservait ses droits à l’assurance chômage. C’était devenu, dans certains secteurs, une porte de sortie officieuse pour quitter un CDI sans démissionner.
Les chiffres montrent l’ampleur du phénomène. Une étude de la Dares publiée le 22 février 2023 a établi qu’environ 70 % des licenciements pour faute grave ou lourde du secteur privé au premier semestre 2022 étaient motivés par un abandon de poste, soit près de 123 000 salariés, dont 116 000 en CDI. Les secteurs du commerce, du transport et de l’entreposage arrivaient largement en tête.
La loi Marché du travail du 21 décembre 2022 a créé l’article L. 1237-1-1 du Code du travail pour fermer cette voie. Son décret d’application du 17 avril 2023 est entré en vigueur le 19 avril 2023. Le principe : le salarié qui abandonne volontairement son poste et ne reprend pas le travail après mise en demeure est présumé démissionnaire à l’expiration du délai fixé.
Trois conditions cumulatives, pas une de moins
La présomption ne joue que si trois éléments sont réunis en même temps. Un seul qui manque, et la rupture est requalifiée.
Premièrement, l’abandon doit être volontaire. Un salarié hospitalisé, en garde à vue ou empêché par un événement qu’il ne maîtrise pas n’abandonne pas son poste au sens de la loi. C’est le point que beaucoup d’employeurs sous-estiment : l’absence de nouvelles ne prouve pas la volonté de partir. Avant d’envoyer quoi que ce soit, il faut avoir tenté de joindre le salarié et conservé la trace de ces tentatives.
Deuxièmement, la mise en demeure doit être régulière dans sa forme et son contenu. C’est là que se concentrent la majorité des contentieux.
Troisièmement, le salarié ne doit ni reprendre son poste ni justifier son absence dans le délai imparti. Une réponse motivée, même tardive de quelques jours, change complètement l’analyse du juge.
La mise en demeure : le document qui fait tout basculer
Le courrier doit être adressé par lettre recommandée avec accusé de réception ou remis en main propre contre décharge. Un simple mail, un SMS ou un appel ne suffisent pas, même si le salarié les a manifestement reçus. Il doit demander au salarié de justifier son absence et de reprendre son poste, en fixant un délai qui ne peut être inférieur à 15 jours calendaires. Calendaires signifie que les week-ends et les jours fériés comptent, et le décompte démarre à la présentation du courrier, pas à son envoi.
Le Conseil d’État a ajouté une exigence décisive dans sa décision du 18 décembre 2024 (n° 473640 et affaires jointes). Saisi par plusieurs organisations syndicales qui demandaient l’annulation du décret, il l’a validé, mais sous une réserve claire : la mise en demeure doit informer le salarié des conséquences d’une absence de reprise sans motif légitime, à savoir qu’il sera présumé démissionnaire et privé de l’assurance chômage. Une lettre qui se contente de réclamer des justificatifs sans mentionner ces deux conséquences est irrégulière.
Concrètement, le courrier doit contenir la date de début de l’absence, la demande de justification, l’invitation explicite à reprendre le poste, la date butoir précise, et la mention des conséquences. Beaucoup de modèles qui circulent encore en ligne datent de 2023 et n’intègrent pas la réserve du Conseil d’État.
Les motifs légitimes qui bloquent la présomption
Le salarié peut renverser la présomption en invoquant, dans sa réponse, une raison qui justifie son absence. Le ministère du Travail en a listé plusieurs, sans que cette liste soit fermée.
- Des raisons médicales, y compris un arrêt de travail transmis avec retard.
- L’exercice du droit de retrait face à un danger grave et imminent.
- L’exercice du droit de grève.
- Le refus d’exécuter une instruction contraire à la réglementation.
- Une modification du contrat de travail imposée par l’employeur et refusée par le salarié.
Le cas des salaires impayés mérite une attention particulière. Un salarié qui cesse de venir parce qu’il n’est plus payé depuis plusieurs mois se trouve dans une situation où le juge examinera d’abord les manquements de l’employeur. La présomption de démission n’a pas vocation à couvrir une entreprise qui n’exécute pas ses propres obligations.
Les conséquences pour le salarié
La rupture est traitée comme une démission, avec tout ce que cela implique. Pas d’indemnité de licenciement, pas de droit à l’allocation d’aide au retour à l’emploi, et un préavis dû à l’employeur. Un salarié qui ne l’exécute pas s’expose à une indemnité compensatrice correspondant aux salaires qu’il aurait perçus pendant cette période, que l’employeur peut réclamer.
Sur le chômage, une nuance existe. Une démission qui ne figure pas parmi les cas de démission légitime peut faire l’objet d’un réexamen par l’instance paritaire régionale de France Travail après 121 jours, soit quatre mois sans indemnisation. Le demandeur d’emploi doit alors démontrer des recherches actives sur cette période. Ce n’est pas un droit automatique, c’est une décision au cas par cas.
Comparatif des trois voies de sortie
| Mode de rupture | Indemnité de rupture | Préavis | Assurance chômage |
|---|---|---|---|
| Présomption de démission | Aucune | Dû par le salarié | Non, sauf réexamen après 121 jours |
| Licenciement pour faute grave | Aucune | Non dû | Oui |
| Rupture conventionnelle | Au moins l’indemnité légale de licenciement | Sans objet | Oui |
Contester : la voie accélérée devant les prud’hommes
Le salarié qui conteste la rupture saisit directement le bureau de jugement du conseil de prud’hommes, sans passer par la phase de conciliation. Le texte prévoit que le conseil statue au fond dans un délai d’un mois à compter de sa saisine. Le juge vérifie trois choses : la réalité de l’abandon volontaire, la régularité de la mise en demeure et la légitimité du motif invoqué.
Si la présomption tombe, la rupture est généralement requalifiée en licenciement sans cause réelle et sérieuse. L’employeur doit alors l’indemnité de licenciement, l’indemnité compensatrice de préavis et des dommages et intérêts. Le calcul de ces derniers suit le barème de l’article L. 1235-3, qui dépend de l’ancienneté du salarié.
Côté employeur : les points de vigilance
Une zone d’incertitude demeure sur un point important. Le questions-réponses publié par le ministère du Travail en avril 2023 indiquait que l’employeur ne pouvait plus opter pour un licenciement disciplinaire face à un abandon de poste. Ce passage a été retiré du site dès juin 2023, et le Conseil d’État a constaté sa disparition sans trancher la question au fond. L’arbitrage définitif appartient donc à la Cour de cassation. En pratique, une entreprise qui privilégie aujourd’hui le licenciement pour faute grave prend un risque de requalification qu’il vaut mieux évaluer avec un conseil.
Trois réflexes limitent nettement le risque. Documenter les tentatives de contact avant la mise en demeure, vérifier l’adresse postale figurant au dossier du salarié pour que le recommandé soit bien présenté, et attendre l’expiration complète du délai avant d’établir les documents de fin de contrat. Un solde de tout compte émis trop tôt fragilise le dossier.
Le cas des salariés protégés impose une prudence supplémentaire. Représentants du personnel et titulaires d’un mandat bénéficient d’un statut protecteur, et une cour d’appel a rappelé en mars 2025 que le non-respect des garanties attachées à ce statut entraîne la nullité de la rupture, avec possibilité de réintégration.
Les alternatives à envisager avant d’engager la procédure
Quand le salarié finit par répondre et exprime simplement le souhait de partir, la rupture conventionnelle reste souvent la solution la plus rationnelle pour les deux parties : elle sécurise la rupture, évite un contentieux et ferme définitivement le dossier. L’entreprise supporte une indemnité, mais elle achète une tranquillité juridique que la présomption de démission ne garantit jamais totalement.
À l’inverse, un salarié tenté de partir par un abandon de poste pour toucher le chômage doit comprendre que ce calcul ne fonctionne plus depuis avril 2023. La négociation d’une rupture conventionnelle, ou le recours au dispositif de démission-reconversion pour un projet professionnel validé, produisent des résultats bien plus sûrs.
Questions fréquentes
L’employeur est-il obligé d’engager la procédure ?
Non. La mise en demeure est une faculté, pas une obligation. Un employeur peut laisser le contrat suspendu, sans rémunération puisque le travail n’est pas fourni. Cette situation ne peut toutefois pas durer indéfiniment sans poser de difficultés de gestion.
Que se passe-t-il si le salarié ne retire pas le recommandé ?
Le délai court à compter de la présentation du courrier, pas de son retrait effectif. Un pli non réclamé n’empêche donc pas la procédure, à condition que l’envoi ait été fait à la dernière adresse connue et que l’avis de passage soit documenté.
Un arrêt maladie envoyé pendant le délai stoppe-t-il la procédure ?
Oui, dans la très grande majorité des cas. Une raison médicale constitue un motif légitime, et le contrat est alors simplement suspendu. Le retard de transmission de l’arrêt peut éventuellement justifier une sanction disciplinaire, mais il ne transforme pas l’absence en abandon de poste volontaire.


